Au Cameroun, on est blanc ou on est noir

Article : Au Cameroun, on est blanc ou on est noir
26 septembre 2014

Au Cameroun, on est blanc ou on est noir

Si vous venez au Cameroun, ne soyez pas étonnés d’entendre dire à quelqu’un : « Tu vis comme un Blanc, hein. Tu manges trois fois par jour ! » pour dire que la personne a une vie de rêve – ici, c’est parfois un repas par jour dans certaines familles. Ou alors « Toi, tu es un vrai Blanc. Tu ne discutes pas toi les prix des articles avant de les acheter, hein. » Je précise en passant qu’il ne s’agit pas de la couleur, mais bien de la race blanche. Pour certains d’entre nous, le blanc c’est la perfection, l’exemple à suivre, la destination à atteindre.

Apparence physique

Un phénomène qu’on observe depuis très longtemps dans notre triangle national, c’est que certaines femmes, du jour au lendemain, deviennent bizarrement très claires de teint – c’est surtout les femmes, mais les hommes s’y mettent également de temps en temps. Posez-leur la question, elles vous répondront qu’elles veulent aussi être belles (comme celles qui ont une peau claire). Donc, pour plusieurs de mes sœurs ici, la beauté c’est la couleur de la peau. On ne peut être belle que quand on a une peau dépigmentée. Ce critère aurait même une influence considérable sur le montant de la dot des femmes dans certaines régions du pays !

Dans un souci d’harmonie, d’homogénéité ou de cohérence, on verra ces dernières s’acheter et se faire coudre ou coller sur leur tignasse crépue, des mèches ou des greffes naturelles. C’est de véritables cheveux d’êtres vivants qu’on coupe et qu’on leur vend ! Chers messieurs, ne cherchez pas à en savoir les prix, vous en perdrez le sommeil. Ainsi, vous verrez une vraie Camerounaise plus blanche qu’une Européenne, et avec la chevelure frisée et abondante qui va avec le teint. Pour la complimenter, dites-lui seulement : « Ma copine, tu es une vraie blanche. » Et vous aurez tout dit.

Expression orale

Si vous voulez aborder une de ces femmes, aiguisez vos oreilles au préalable, sinon vous risquez de ne pas saisir tout ce qu’elle vous dira. Même un Français pur sang aurait du mal à la comprendre. Au Cameroun, nous avons un mot pour désigner cette façon de parler français en imitant les Français : on dira qu’elle whitise – vous avez remarqué qu’il y a encore et toujours ‘white’ (blanc), dans ce mot. Et ne vous avisez surtout pas de lui parler en langue nationale, elle vous enverra au diable. C’est normal, non ? Il faut être belle même dans la voix…

On raconte parfois ici l’histoire de cette Camerounaise qui voyageait pour la France. Dès son arrivée, quand elle appela ses parents pour leur dire qu’elle était bien arrivée, personne chez elle au Cameroun ne put comprendre ce qu’elle disait, tellement elle whitisait. Ses parents ont même d’abord cru à une erreur de numéro ! De nos jours, pas besoin d’aller à Mbenge pour whitiser : dès qu’on a des mèches sur la tête et la peau décolorée, on est qualifiée pour parler comme une white.

Mbeng à tout prix

Pour la majorité des Camerounais (es), l’eldorado, c’est l’Europe. C’est normal, n’est-ce pas c’est chez les Blancs ? Tout y est beau, bien fait, moins cher, agréable. Le paradis, quoi. Qui ne voudrait pas vivre dans un tel endroit ? Alors, tout moyen est bon pour y aller : la traversée du désert, les compétitions sportives, les bourses d’études, le e-mariage, les mariages blancs… On tente tout, on risque tout ; l’essentiel c’est de se retrouver à Mbeng, là où tout est blanc.

Et quand ils y parviennent enfin, attendez qu’ils reviennent passer quelque temps au pays avec vous. Ils se plaindront à longueur de journée : « Ooor, votre soleil-ci chauffe trop hein. Wèèè, j’ai déjà le mal du pays, il faut que je rentre chez moi. Ekié ! L’huile rouge-ci a un goût un genre comme ça pourquoi ? » A croire qu’un visa étudiant ou bien une bourse d’études donne déjà la nationalité. Et même si c’était le cas, est-ce une raison valable pour renier ses racines ?

Et les Noirs alors ?

Ici, les Noir (e)s , c’est-à-dire ceux et celles qui ne se sont pas éclairci la peau, qui exhibent sans honte leurs cheveux crépus, qui parlent le camfranglais, ne whitisent pas, parlent les langues nationales et acceptent qu’on utilise leurs patronymes pour s’appeler, ceux-là sont considérés comme des villageois, des personnes peu évoluées, réfractaires au développement. Des Noirs, quoi.

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Commentaires

renaudoss
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Ce n'est pas un problème circonscrit au seul Cameroun je te rassure... Au Togo c'est (presque) pareil. Même si ce n'est pas absolument présent dans le langage, on sent quand même un sentiment diffus de hiérarchisation (Noir/Blanc) dans les esprits, ça parler de cette écorchure indescriptible qu'est la dépigmentation. (Pour ce qui est du Français, on y voue carrément un culte, même si, les langues nationales sont omniprésentes, l'Ewe surtout)
C'est un problème subtil qui n'est pas tombé du ciel et qui s'explique par notre passif historique, on peut le résoudre, mais encore faut-il le vouloir, tellement on est whitisé qu'on ne réalise même pas le problème...

Fotso Fonkam
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Tu as raison sur toute la ligne, renaudoss. Surtout quand tu dis qu'on ne réalise même pas qu'il y a un problème. Et c'est ce qui rend la prise de conscience difficile. L'Afrique a besoin de pionnier(e)s dans ce combat, ceux qui montreront l'exemple à la jeune génération pour un changement progressif des mentalités.

larissakouassi
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Le pire c'est que ces personnes gagnent plus d'estime que celles plus simples. Tu l'as dit, l'Afrique a vraiment besoin de modèles.

Fotso Fonkam
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Oui, parce que les mentalités n'ont pas encore suffisamment changé. Mais ça viendra, c'est une question de temps.

Yves Tchakounte
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Huummm!
Merci fréro pour ce billet. Cette vielle question de Blanc/Noir restera toujours d'actualité quel que soit la longueur de la nuit.

Cheers!

Fotso Fonkam
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Pas de quoi, brother.
Cette question restera d'actualité jusqu'à ce que certains prennent conscience. Ça prendra du temps. Et j'espère qu'on y arrivera.

Anne Christelle
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Un sujet d'actualité quoique je ne sois pas totalement d'accord avec la chute. Villageois, n'exagérons pas tout de même. Mais pour le reste, totalement d'accord avec toi et c'est bien dommage que ce soit encore la réalité.

Fotso Fonkam
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Casaanna, « villageois », c'est selon les 'whites'. Et puis ce qu'on met dans ce mot dépend du point de vue de chacun. Pour moi, villageois, c'est celui qui vit sa culture sans honte. Pour eux, pour ceux qui singent les blancs, c'est un réfractaire au développement.

Arlette Matiave
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Hahaha et toi ds realite t trouves ?

Eyebe
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Notre ami renaudoss a tres bien repondu, et ton billet est vraiment tres juste.
Paix a vous tous humain.