Les régions francophones seront-elles « contaminées » par la crise anglophone ?

Après plus d’un an de combats dans les régions anglophones, les incursions répétées de combattants sécessionnistes dans les villages francophones limitrophes aux régions du Nord-ouest et du Sud-ouest semblent indiquer que le conflit pourrait s’étendre à d’autres régions.

Lorsque la crise anglophone a commencé en octobre 2016 par la grève des avocats, personne n’avait imaginé qu’elle prendrait les proportions qu’elle a aujourd’hui. À cette l’époque-là, les habitants et ressortissants des régions anglophones du Cameroun exprimaient leur mécontentement en organisant simplement des marches de protestation. Deux ans après, le bilan est effrayant : les morts se comptent par milliers, des villages sont rayés de la carte et le nombre de réfugiés et de déplacés internes ne fait qu’augmenter.

Depuis 2016, le gouvernement camerounais se veut rassurant face aux inquiétudes des populations et de la communauté internationale. Pourtant, la situation que le gouvernement dit sous contrôle est en train de lui échapper. Depuis l’année passée, il n’est plus seulement question des deux régions anglophones : on observe de plus en plus des incursions de présumés séparatistes dans les régions limitrophes aux deux régions anglophones, à savoir la région de l’Ouest et celle du Littoral.

Des attaques enregistrées à l’Ouest et au Littoral

La première incursion attribuée aux séparatistes ambazoniens en zone francophone remonte au moins de juin 2018. Selon plusieurs sources concordantes, des échanges de tirs ont lieu le 13 juin 2018 entre les forces armées camerounaises et de présumés sécessionnistes à Kotto, une localité située dans la ville de Mbanga, région du littoral. Le bilan de cette attaque fait état d’un blessé du côté des forces de défense camerounaises.

Quelques jours après cette attaque, c’est au tour de la région de l’Ouest d’être la cible des séparatistes. Dans la nuit du 26 juin 2018 aux alentours de 21 heures, la brigade de gendarmerie de la ville de Babadjou dans le département des Bamboutos, région de l’Ouest, est attaquée par un trio individus non identifiés. L’alerte donnée par le gendarme de garde, des renforts arrivent et les assaillants prennent la fuite.

Le 1er juillet 2018, une autre gendarmerie est attaquée à Penda Mboko une localité de la ville de Mbanga, région du Littoral. La gendarmerie est incendiée, et des coups de feu sont échangés entre les forces de l’ordre et les présumés sécessionnistes, avant que ces derniers ne s’évaporent dans la nature.

Retour à l’Ouest 10 jours plus tard, le 11 juillet 2018, dans le village de Fongo Tongo, département de la Menoua. 8 personnes sont enlevées par des assaillants non identifiés. Le 10 septembre, une école primaire située dans l’arrondissement de Dschang est attaquée. Les salles de classe et le bureau du directeur sont incendiés.

Vers la fin d’année, c’est le village de Bangourain, dans le département du Noun, région de l’Ouest qui est pris pour cible, précisément le 23 décembre 2018. Le bilan de l’attaque, dressé par le gouverneur de la région de l’Ouest, fait état de « 86 maisons incendiées, des dizaines de voitures brûlées », ainsi que des motos et denrées emportées.

Le 19 mars 2019, certaines informations annoncent l’enlèvement de 3 hommes et l’incendie d’une usine dans la ville de Mbanga, département du Moungo, région du littoral. Enfin, le 1er avril 2019, 3 gendarmes sont blessés au cours d’une attaque menée dans la localité de Penda Mboko.

L’inévitable débordement du conflit

Quand les populations des régions anglophones commencent la lutte armée, personne ne donne cher de leur peau. Pourtant, plus de deux ans après, la résistance ambazonienne tient bon. En revanche, l’armée camerounaise donne l’impression d’être débordée, dépassée sur le terrain, malgré toute la logistique qu’elle déploie. La mauvaise connaissance du terrain et la multiplication des groupuscules sécessionnistes indépendants – c’est-à-dire qui n’obéissent pas forcément à une quelconque autorité en dehors de leur cercle restreint – jouent certainement en sa défaveur.

Il est donc de plus en plus difficile pour l’armée de contenir le conflit dans les régions anglophones qui sont devenues totalement ingouvernables, à l’exception de quelques grandes villes qui tiennent encore. Si les grandes villes sont relativement sécurisées, les frontières, elles, restent poreuses, permettant ainsi aux combattants anglophones d’étendre leur champ d’action.

Vers une guerre civile ?

L’armée étant limitée notamment à cause de la multiplication des zones de conflit, les populations se retrouvent dans l’obligation d’assurer elles-mêmes leur défense pour repousser les éventuelles attaques des insurgés.

C’est ce qui s’est passé à Bangourain dans le Noun, région de l’Ouest, où après des attaques attribuées à des séparatistes, deux hommes soupçonnés d’être des combattants anglophones ont été sauvagement battus et traînés dans les rues du petit village.

La suite, c’est que certaines populations ont commencé à quitter le village, de peur de représailles de la part des séparatistes. C’est en effet une éventualité à prendre en considération, quand on sait que depuis le début de la crise anglophone la haine entre les populations anglophones et francophones est exacerbée.

Si, comme il est facile de le constater, l’armée a montré ses limites, et que les populations des régions limitrophes à celles en conflit se retrouvent entraînées de force dans cette guerre qui au départ se passait entre l’armée régulière et les groupes armés séparatistes, quelles en seront les conséquences sur les plans sécuritaire et humanitaire, quand on sait que le bilan jusqu’ici est déjà trop lourd ?

Calme précaire

Le dernier fait d’armes des combattants sécessionnistes en zone francophone remonte à quelques semaines (avril 2019). La situation est-elle pour autant sous-contrôle ? Pas le moins du monde. Si aujourd’hui des personnes sont enlevées en plein Bamenda, si des tirs sont encore entendus à Buea malgré tout le dispositif sécuritaire déployé, il est plus qu’évident que ce ne sont pas les soldats de l’armée camerounaise qui pourront sécuriser les frontières. Si la question anglophone n’est pas réglée dans les plus brefs délais, il y a fort à parier que dans quelques mois ou années, on ne parle plus seulement de la crise anglophone, mais plutôt de la guerre au Cameroun.

4 commentaires sur “Les régions francophones seront-elles « contaminées » par la crise anglophone ?

    1. On essaie de nous faire croire ici que tout est sous contrôle, que les séparatistes déposent les armes etc. Alors que la réalité n’est apparemment pas aussi rose. Donc la question sert juste de prétexte pour exposer la situation que beaucoup ne réalisent pas encore

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