Enfants de rue à Garoua - Crédit photo: leseptentrion.net

Vendeur de « guéraadé* » à Maroua

Pendant mon séjour à Maroua, j’ai eu un élève dans ma classe de « Form One », dont je ne vais pas citer le nom ici, mais que j’ai remarqué après le premier devoir de français que j’ai administré dans leur classe. Ce qui m’a frappé chez lui, c’est qu’il écrivait mal, très mal. Je me souviens que même son nom était indéchiffrable sur sa feuille de composition. Et en plus, il avait de très mauvaises notes en français. Mais ce n’est pas ce qui lui vaut de figurer dans ce blog.

Les premières années que j’ai passées à Maroua, j’ai été à la fois étonné et choqué de voir ces enfants désœuvrés qui rodent autour des bars et des vendeuses de poisson braisé et qui, dès qu’un client finit son repas, se précipitent pour ramener son plateau à la vendeuse après l’avoir minutieusement nettoyé de ses restes. Même les os mâchés et crachés par le client étaient à nouveau mâchés – mais pas recrachés – par ces enfants dont on pouvait deviner le degré de misère par l’acharnement avec lequel ils se battaient à chaque fois qu’un client se levait, laissant soit la tête, soit l’arrête du poisson intacte.

Quand nous allions dans les bars, nous étions très vigilants au moment de nous éloigner de nos bouteilles. Même pour danser, il fallait tenir sa bouteille en main, ou alors garder les yeux rivés dessus : un petit moment de distraction, et vous retrouviez votre bouteille vidée par un de ces garnements, toujours à l’affut, qui supposait que le client est parti sans vider sa bouteille.

En attendant que les vendeuses de poisson s'installent - Crédit photo: leseptentrion.net
Enfants de la rue à Garoua – Crédit photo: leseptentrion.net

Un soir donc, des amis et moi étions dans un bar tranquille du lieu dit « Avion-me-laisse » à Domayo (quartier de Maroua célèbre pour son nombre impressionnant de bars) en train justement de manger du poisson braisé. Parmi nous, quelqu’un buvait un jus – je ne sais plus qui, mais ce n’étais pas moi… Nous avions presque fini, et nous nous apprêtions à aller faire la fête ailleurs.

Tout allait bien jusqu’à ce que j’entende derrière moi « Tonton je peux prendre le jus-là ? » Je me retourne et qui vois-je ? Mon élève. Mon élève de « Form One » ! Lorsqu’il me vit, il eut un peu honte. Je lui demandai ce qu’il faisait dehors à cette heure-là et il me sortit une explication dont je ne me souviens plus. Le propriétaire du jus lui céda le jus, qu’il n’allait plus boire de toute façon, et nous partîmes.

Peu de temps après, je le revis plusieurs fois dans les bars, même très tard la nuit. Certaines fois il vendait des œufs à la coque, d’autres fois des kleenex. Un jour, je l’aperçus dans l’après-midi, son alvéole d’œufs au bras. Quand il vint me saluer (il me saluait toujours quand il me voyait), je lui demandai pourquoi il n’était pas à l’école. Il me dit que désormais il faisait les cours du soir, car son père avait estimé que les cours du soir ne coûtaient pas aussi cher que les cours du jour. En plus, il me dit que son père l’avait inscrit en sixième c’est-à-dire en section francophone alors qu’il avait jusqu’ici évolué dans le sous-système anglophone !

Prenait-il réellement des cours du soir ? J’en doute. Car s’il prenait réellement les cours du soir, que faisait-il donc chaque soir dans les bars de Domayo, à boire les fonds de bouteilles des clients ? En plus, les cours du soir, d’après ce que je sais, commencent en troisième et ne concernent généralement que les classes d’examen et quelques fois la classe de 2nde.

Et s’il prenait réellement ces cours, quand étudiait-il ? A quelle heure faisait-il ses devoirs, lui que je rencontrais même à des heures très tardives dans certains bars ?

Si je parle de ce garçon ici, c’est parce que son cas m’a particulièrement marqué, peut-être à cause de la récurrence de nos rencontres. Cependant, son cas est loin d’être unique. Il m’est arrivé de rencontrer plusieurs autres de mes élèves, garçons comme filles, vêtus de haillons, en train de vendre soit dans la rue, soit au marché après – et parfois pendant – les cours.

Enfants de rue à Garoua - Crédit photo: leseptentrion.net
« Quel avenir peut-on espérer pour ces enfants ? » – Crédit photo: leseptentrion.net

Mais quels sont ces parents qui envoient leurs enfants dans la rue alors que ces derniers ont plutôt besoin de se consacrer à leurs études ? Quel avenir peut-on espérer pour ces enfants, si on ne leur permet pas de s’instruire ? Ces parents ont-ils pensé aux dangers possibles auxquels ils exposent leur progéniture ?

Que font les services sociaux, quand nos villes pullulent de jeunes enfants dont l’avenir est plus que sombre ? Les autorités administratives sont-elles aveugles ? Pourquoi ne pas mettre sur pied des programmes pour l’encadrement de ces enfants ? Pourquoi ne pas leur apprendre un métier, s’ils ne peuvent plus aller à l’école ? Mais que font les autorités face à ces jeunes qui n’ont plus de repères ?

Quelque chose doit être fait pour ces enfants. Quelque chose doit être fait, pour ceux-là qui sont aussi des jeunes et sur qui le pays doit pouvoir compter. Quelque chose doit être fait, pour que ces enfants soient encadrés et bien éduqués. La communauté toute entière doit s’impliquer parce que c’est notre responsabilité à tous.

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*Guéraadé : œufs à la coque (Merci Fady pour l’orthographe du mot 😉 ).

13 commentaires sur “Vendeur de « guéraadé* » à Maroua

    1. Merci, Fady. Je me doutais bien que je n’avais pas la bonne orthographe. Je m’en suis tenu à ce que je croyais entendre (il faut croire que les bières altéraient mon ouïe à chaque fois). Heureusement que tu étais dans les parages 😀

  1. Leur apprendre un métier n’est pas la meilleure solution pour l’instant. La différence de l’éducation se fera sentir plus tard… c’est en l’éducation qu’il faut investir.

    1. C’est vrai Serge. Mais que faire dans l’immédiat? Il y en a parmi qui ne pourront plus jamais reprendre les cours car trop âgés déjà pour rattraper les classes qu’ils ont perdues. D’ailleurs certains ne sont jamais allés à l’école de leur vie et sont déjà des adolescents. Que faut-il faire ?

  2. Pauvres chous qui n’ont rien demandé. Même pas à venir au monde et qui maintenant se retrouvent dans cette galère face à une société indifférente. Une société qui continue à pondre des enfants ça et là sans s’en occuper. Des centaines de bouches à nourrir qui envahissent les rues. C’est Degueulasse, exécrable.
    Il faut que les gens arretent de faire des enfants s’ils n’en veulent pas, dont ils ne peuvent/veulent s’occuper, que les Etats d’Afrique vulgarisent la contraception, qu’on dépénalise l’avortement et le dédiabolise (pour que les femmes qui ne sont pas prêtes pour la maternité y aient recours sans se cacher avec des méthodes qui mettent en danger leurs vies).. Il faut… Il faut cent mille mesures et reformes je ne cesserai de le dire. 🙁
    Pauvres petits.

  3. C’est la triste réalité de ces gosses presque à l’abandon qu’on voit traîner partout. Et Maroua en offre un tableau bien illustré de la chose. Bon angle et j’aime cette tranche de vie racontée avec le cœur.

  4. C’est terrible quand même! Le plus triste c’est que bien souvent on ne les voit pas, ou on fait semblant de ne pas les remarquer. Ils n’existent pas.
    C’est une bien belle façon d’aborder la question que tu as eue là.

  5. Triste réalité. Le pire c’est de se rendre compte que certains parents font de ces enfants, une main d’oeuvre exploitable à souhait. De ce fait, ceux-ci, plutôt que d’avoir la chance (pourtant une obligation) à l’éducation comme leurs amis, se retrouvent en train d’errer ça et là pour ramener à la maison, le soir , espèce sonnante et trébuchante. Dans le cas contraire, la sanction peut être très dure.
    Tout simplement dommage.

  6. Oulala c’est triste. je n’ai pas encore fait Maroua mais ce n’est pas 1phenomène isolé, ceux de Dla n’en sont pas moins en reste. Que faut il faire comme tu le dis? Tous nous devons et pouvons certainement y jouer 1role meme le petit!

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