Au Cameroun, on fabrique des expatriés

Crédit photo: Fotso Fonkam
Crédit photo: Fotso Fonkam

Aliénation linguistique et culturelle : un frein pour le développement socioculturel

Dimanche dernier, la faim m’a fait sortir de mon terrier. Sous peine de crever d’inanition, je me suis retrouvé obligé de faire le marché pour acheter quelque chose à préparer. Après quelques tours dans les boutiques des gros Alhadji, je m’arrête devant une vieille grand-mère qui séchait patiemment derrière quelques tomates toutes rabougries, étalées à même le sol. « C’est combien la tomate, dada ? » J’ai à peine fini de parler que la mémé dégaine et m’envoie une rafale de paroles en fufuldé – « Ekié, la mère-ci. On t’a envoyée ? » Normalement, je ne pige pas rien à son baragouin. Finalement, je lui donne mon argent et repars avec ce qu’elle a jugé bon de me donner comme tomate. Je n’avais pas trop le choix, hein. C’était ça ou dormir l’estomac dans les talons.

Le lendemain, lundi, au rassemblement, les élèves de 4ème CI (Chinois-Italien) du lycée où j’enseigne exécutent l’hymne national – du Cameroun – en chinois. Tout l’établissement les applaudit. Je crois même, si j’ai bonne mémoire, que le proviseur demande de les ovationner une fois de plus. Ce n’est pas un fait extraordinaire ici, au lycée. D’ailleurs, la semaine précédente, c’est en Italien que notre cher Ô Cameroun avait été chanté. Personnellement, j’ai eu de la peine à me tenir tête haute, poitrine bombée comme il est recommandé en pareille circonstance. Et pour cause ! Tandis que tous le monde était émerveillé de ce que ces enfants, qui ont commencé à apprendre le chinois il y a à peine trois mois, sont déjà capables de chanter dans la langue de Mao Tsé Tung, moi, dans mon coin, je pleurais le sort de ces pauvres ignorants qui apprenaient le français depuis plus de 5 ans, mais qui jusqu’alors ne pouvaient pas faire une dictée – en français, pas en chinois – sans avoir moins de 30 fautes. Je pleurais le sort de ces camerounais qui chantaient si bien en Chinois, mais qui ne pouvaient pas sortir un seul mot en anglais, l’autre langue officielle du pays. Je pleurais le sort de ces futurs brevetés, probacheliers – il parait qu’au Cameroun on désigne ainsi les titulaires du probatoire – ou bacheliers qui allaient avoir leur diplôme avec 08/20 ou moins, et qui seraient heureux de le clamer haut et fort. Pire, je me lamentais sur le sort de notre pauvre Cameroun qui fabriquait lui-même des aliénés, des expatriés, des gens qui n’auront bientôt qu’un seul rêve : aller vivre hors du pays.

Depuis l’année dernière, je crois, le système éducatif camerounais s’est « enrichi » de nouvelles langues vivantes, notamment le Chinois et l’Italien. Ces deux langues, rappelons-le, s’ajoutent à l’Allemand, à l’Espagnol et à l’Arabe qui sont pratiquées depuis fort longtemps. C’est un atout d’être polyglotte, je n’en disconviens pas. Cependant, je regarde d’un œil très méfiant ce que nous nous plaisons d’appeler « langue vivante ». Je le dis clairement : c’est une grossière erreur d’avoir introduit les langues vivantes dans notre système éducatif. J’irai même plus loin, c’est un danger pour notre développement socioculturel. Je vois d’ici vos regards réprobateurs, mais laissez-moi une chance de me justifier. Ensuite, vous pourrez me jeter des pierres si vous y tenez.

On le sait tous, apprendre une langue c’est apprendre la culture de ceux qui utilisent celle-ci. Ceci signifie que quand on enseigne le chinois à nos enfants, on cultive en eux le désir de s’identifier aux habitants de Chine. L’identification est d’abord linguistique, mais au fil du temps, elle devient vite culturelle. Certains ne verront aucun danger à cela, mais moi j’en vois. Le jeune apprenant qui se lance dans l’apprentissage du Chinois – ce n’est qu’un exemple qui s’applique à toutes les autres langues vivantes – va bientôt préférer se vêtir comme les orientaux, parler comme eux, se nourrir comme eux… Conséquence, les habits traditionnels du terroir seront délaissés pour ceux venus d’orient. Voila donc notre petit Bamiléké qui devient de plus en plus déraciné, qui salue son ami Béti en chinois et qui pratique le tai chi chuan (art martial chinois).

Dans les établissements scolaires du terroir, cette volonté d’identification est même encouragée : quel lycée ou collège n’a pas de « Club Allemand », « Club Espagnol », « Club Italien » ou « Club Chinois » ? Je n’en connais pas. D’après vous, que fait-on au « Club Espagnol » ? Eh bien les enfants y apprennent à chanter en Espagnol et à danser les rythmes d’Espagne – j’en ai personnellement fait l’expérience. Au club Chinois, ils apprennent même à manger avec les baguettes ! Après ce lavage de cerveau, qu’est-ce qui peut encore retenir au Cameroun un individu qui maitrise parfois l’histoire de l’Allemagne mieux qu’un natif d’Allemagne ? Comment notre élève qui est passé par le « Club Italien » va-t-il vivre au Cameroun alors qu’il s’exprime mieux en italien qu’en français ? Je trouve cela difficile.

En termes d’implantation de la langue et de la culture, les Chinois mettent les bouchées doubles (pour rattraper le retard accusé ?). Il n’y a qu’à observer les méthodes employées par les pionniers venus de Chine pour implanter la langue au Cameroun (Institut Confucius). La première chose qu’ils font est de donner des noms chinois aux apprenants Camerounais. Une amie à moi a vu son nom passer du doux ‘Nafissatou’ à un ‘Fu Chacha’ que je trouve ridicule – avis personnel.

Je pense qu’il est nécessaire, pendant que certains chargent leurs cannons de boulets rouges à moi destinés, que je reprécise les choses : je ne suis pas en train de critiquer l’ouverture de notre pays sur le monde. Non. Au contraire, on ne peut pas vivre isolé dans un monde devenu village planétaire. Mon problème, le voici : pourquoi devons-nous surcharger les cerveaux de nos élèves avec des langues étrangères dites vivantes alors que nous avons plus de 280 langues nationales qui sont ignorées par ces derniers et qui seront bientôt à l’agonie ? Ne serait-il pas plus simple de remplacer ces langues vivantes-là par nos dialectes les plus représentatifs ? Pourquoi ne pas remplacer l’allemand, l’espagnol, l’arabe, le chinois et l’italien par l’ewondo, le ghomala’, le fufuldé, le douala, le peul ? Ne gagnerions-nous pas à promouvoir notre propre culture avant de chercher à apprendre celle des autres ? Pourquoi laisser nos élèves, nos enfants, porter des hanfu (vêtements traditionnels chinois), danser la salsa (danse latino-américaine) et pratiquer le tai chi chuan (art martial chinois) alors qu’ils peuvent se vêtir de gandourah, danser l’assiko ou le bikutsi et pratiquer la lutte traditionnelle ?

Ma frustration ne vient pas du fait que nous apprenons la culture des autres, mais plutôt du fait que nous l’adoptons et en faisons la nôtre malgré l’abondance linguistique et culturelle qui caractérise notre nation. Nous nous attelons plus à faire rêver notre jeunesse à ce qui se trouve à l’extérieur du Cameroun, au lieu de chercher à l’enraciner davantage dans la culture qui est la leur. Je me suis toujours demandé – sans trop me faire d’illusions –, s’il existe un seul pays dans le monde où le bassa ou bien le fe’efe’ est enseigné comme langue vivante. Si nous ne mettons pas notre culture en avant, qui le fera pour nous ?

Certains poseront le problème du choix des langues à enseigner : « Quelles langues enseigner donc, puisque nous en avons plus de 280 ? » C’est très simple : dans chaque région du Cameroun il y a au moins deux ou trois langues dominantes. Celles-là pourront être enseignées, selon les régions. C’est vrai, dans les nouveaux programmes les langues nationales ont également été insérées. Tout en sachant qu’il n’y a personne pour les enseigner – du moins, pour le moment. Et quand bien même il y aurait des enseignants, cette nouvelle matière n’est prévue que pour une heure par semaine (contre quatre pour les langues vivantes). Je pensais que la bonne charité commençait par soi-même…

Voila donc le contexte dans lequel nous évoluons. Le système nous contraint à former des jeunes qui ne seront jamais des patriotes. Nous formons des jeunes qui préfèrent « aller à mbeng pour devenir mendiants » au lieu de rester au Cameroun et être fonctionnaires – je vous assure, j’ai entendu ça à maintes reprises de la bouche de plusieurs petits frères au quartier. Nous en sommes à tirer plus de fierté à parler couramment allemand, italien ou espagnol qu’à parler medumba, ngomba’a ou bakoko. Nous préférons nous identifier par nos prénoms plutôt que par nos noms. Chers Camerounais, nous sommes noirs, apprenons à aimer le manioc.

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