Arrivée des leaders anglophones à Bamenda

Crise anglophone au Cameroun : le gouvernement a-t-il vraiment cédé ?

Le 30 août dernier, le président de la République a ordonné l’abandon des charges contre « certains leaders » du mouvement de contestation qui secoue les régions anglophones du Cameroun depuis bientôt un an. Comme on pouvait s’y attendre, les réseaux sociaux étaient en ébullition, les uns faisant des publications pour applaudir la décision du président, tandis que d’autres criaient victoire, ou se moquaient de l’État qui, d’après eux, admettait ouvertement son impuissance face aux leaders anglophones. Personnellement, quand j’ai lu le communiqué de la présidence, je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agissait d’un aveu de faiblesse. Et les événements qui se passent depuis quelques jours me confortent dans ma position.

Libération sur fond de mise en garde

Ce qui a attiré mon attention à la lecture du communiqué signé par le Secrétaire Général à la Présidence de la République, c’est le contenu du troisième paragraphe du document. Il dit ceci :

« Le chef de l’État réaffirme néanmoins sa détermination à combattre sans relâche les ennemis de la paix et du progrès, les chantres de la division et les criminels de tout acabit, qui, sous le couvert de revendications politiques, essayent de prendre en otage l’avenir de notre pays, et tout particulièrement de notre jeunesse. Ils répondront de leurs actes devant la justice. »

Voir le communiqué du SGPR qui annonce l’abandon des charges

En d’autres termes, les Camerounais qui viennent d’être relâchés sont priés de se tenir loin des revendications qui continuent à faire rage – avec un peu moins d’entrain j’ai l’impression – dans les régions anglophones. Si, par mégarde l’un d’eux s’exprimait publiquement contre la reprise des cours (le communiqué appelle ça « prendre en otage l’avenir du pays et tout particulièrement de notre jeunesse »), alors il (re)deviendrait un ennemi de la paix et du progrès, et serait par conséquent combattu dans relâche (c’est-à-dire arrêté à nouveau).

Ami-ami avec le pouvoir ?

Toute l’agitation qui a suivi la libération des ex accusés est pour moi une preuve que cette libération est un fait une action très stratégique de la part de notre gouvernement. Je m’explique :

Une fois libérés, les activistes ont été transportés à Bamenda et reçus par le gouverneur de la région. Or, pendant la crise, le leadership de la contestation (qui avait été transféré hors du pays après l’arrestation des leaders basés au Cameroun) a plusieurs fois appelé les populations à chasser les autorités politiques (préfets, sous-préfets, maires, gouverneurs, etc.) qui représentent selon eux l’oppresseur francophone. Mais là, on voit ceux qui symbolisent la lutte, ceux dont la détention a motivé et encouragé les populations à se sacrifier pour que le combat continue, on voit ces individus qui sont considérés par beaucoup comme des héros en train de saluer la plus haute représentation de « l’oppresseur francophone. »

Appels à la reprise des cours

Comme si ça ne suffisait pas, la télévision nationale a donné la parole à plusieurs anciens accusés. Évidemment, ceux-ci ont systématiquement appelé à la reprise des cours et à la paix dans les régions anglophones.

La cerise sur le gâteau, c’est ce communiqué de presse publié le 1er septembre 2017 et signé par « les avocats de la défense de messieurs Felix Agbor Kongho et Fontem Afonteka Neba et d’autres personnes précédemment poursuivies ou faisant encore l’objet de poursuites devant les tribunaux militaires de Yaoundé » et dans lequel ils indiquent que « les leaders des revendications plaident pour une rentrée normale et pacifique dans le pays et particulièrement dans les deux régions concernées. »

J’avoue que j’ai eu de la peine à croire à ça. Et mon avis c’est que les leaders cités dans le communiqué n’ont jamais fait ce type de déclaration. Cependant, ils sont pris au piège parce que s’ils démentent le contenu de ce communiqué de presse, ils risquent de recevoir l’épée de Damoclès (le fameux paragraphe 3 du communiqué publié par le SGPR) en plein sur le crâne. Et en se taisant, ils portent un coup à la contestation.

Une démonstration de force

Mon avis c’est que la libération des leaders anglophones s’apparente plus à une démonstration de force qu’à un aveu d’impuissance. La raison c’est simplement que tous les leaders n’ont pas été libérés. Le nommé Macho Bibixi par exemple, qui s’était rendu célèbre au début de la crise par ses apparitions dans un cercueil – ce qui lui a valu le pseudo de « Coffin-man » – reste toujours détenu avec d’autres personnes, et sera jugé le 28 septembre – si l’audience n’est pas reportée pour la énième fois.

C’est pour moi la preuve que le gouvernement n’a pas « peur » des activistes anglophones, mais au contraire se sert de cette libération pour semer le trouble dans leurs rangs. Actuellement, les « vrais » leaders étant libres, la population va attendre les instructions d’eux, ce qui va réduire le pouvoir de ceux de la diaspora – qui en fait dirigeaient le mouvement en attendant que ceux emprisonnés viennent reprendre soient libérés. Or, ces derniers ne sont pas vraiment libres de s’exprimer, à cause de la mise en garde à peine voilée contenue dans le communiqué qui les relâche.

Alors, la rentrée ?

La rentrée scolaire dans les régions anglophones sera-t-elle effective ? Tout porte à croire que oui. En plus des appels à la reprise des cours qui se multiplient même dans le camp des contestataires, le ministre des enseignements secondaires a rencontré parents d’élèves et responsables d’établissements scolaires à Bamenda. À l’issue de la rencontre – qui a pu se tenir contrairement aux tentatives précédentes qui s’étaient terminées en queue de poisson – des parents et responsables d’établissements scolaires du privé ont dit être prêts pour la rentrée.

De toute façon, il est trop tôt pour le dire avec assurance, mais le temps nous livrera sans doute plus d’informations à ce propos. En attendant la suite des événements, bonne rentrée à tous.

4 commentaires sur “Crise anglophone au Cameroun : le gouvernement a-t-il vraiment cédé ?

  1. Il est évident que la libération est « conditionnée » et c’est tout à l’honneur du pouvoir d’une certaine façon, car il se doit d’être fort.

    Mais ce qui me semble encore plus important, est l’impact sur les populations auj. et le message à long terme que les gens retiendront: comment revendiquer ses droits? quelle est la limite entre droit et illégalité? quel est le champ de définition de l’exercice de l’opposition?

    Et en ce qui concerne les populations elles-mêmes? Qu’ont-elles appris? Quel regard avoir entre les uns et les autres, dans ce Cameroun?

    Bref, j’ai l’impression que les séquelles seront au pire des cas, traumatisantes, surtout pour les victimes collatérales (enfants, études, entreprises, etc.) et au meilleur, une sorte d’évènements qui nous laissera indifférents.

    Quant à ma position sur ce sujet « crise anglophone », tu sais où te référer.

    Merci pour l’article.

    1. Merci pour le commentaire. J’espère qu’au sortir de cette crise on aura pas de traumatisme, bien que j’en doute vraiment. Ceux que je plains dans tout ça, plus que les enfants qui se voient refuser un droit fondamental, ce sont ces parents qui perdent leurs enfants, surtout que ce sont des pertes qui ne sont pas indispensables pour la résolution de la crise.

  2. Belle analyse! Texte fourni et au moins tu as le mérite d’avoir pris de la distance pour évaluer la situation. Le plus dur ce sont les vied brisées en effet mais surtout les leçons à en retenir. Je compte sur toi pour donner les pistes que tu entrevois dans un prochain billet…

    1. Merci pour la suggestion. Je vais y réfléchir sérieusement, mais j’avoue que la situation est très compliquée. Mon avis c’est que même les leaders du mouvement auront du mal à calmer les choses tel que cst parti. Il y a déjà trop de groupuscules avec des objectifs bien distincts qui sont à l’œuvre sur le terrain. Ce qui complique encore tout. Que faire ? C’est là la question. Je note ca dans ma to-do list (ca va faire le deuxième devoir que tu me donnes)

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