Vendeuse de bananes - Crédit photo: 27avril.com

Du travail pour Éloise

Jeudi dernier – le 30 avril et la veille de la fête du travail –, en allant chercher mon fils à l’école, j’ai revu Éloïse. Éloïse, c’est une vieille amie. On s’est connu à l’époque où j’étais au lycée et depuis près de 10 ans, on s’était perdus de vue. Ça n’a vraiment fait plaisir de la revoir après toutes ces années sans nouvelles d’elle. « J’ai finalement pu avoir mon BAC », me dit-elle fièrement. « Mais depuis là, je cherche le travail, je ne trouve pas », continua-t-elle avec découragement.

Quand elle finit de parler, j’eus envie de lui demander ce qu’elle cherchait comme travail. Mieux, ce qu’elle savait faire. Mais je connaissais déjà très bien la réponse, moi qui suis enseignant et qui connais assez bien le système éducatif Camerounais. Car en réalité, au Cameroun on forme des débrouillards. Rien d’autre.

Quand nous étions élèves, nous étions tous très pressés d’arriver en terminale, pour faire la philosophie, mais aussi surtout pour enfin obtenir notre baccalauréat. On en rêvait comme d’un trésor, d’une clé qui nous rendrait libres, indépendants, autonomes, bref qui ferait de nous des « grands ». Et, en attendant d’arriver en terminale, nous enviions ceux qui avaient déjà obtenu leur examen.

La joie de la réussite
Le bac en poche, mais aucune ouverture sérieuse – Crédit photo: rti.ci

Mais c’est après l’obtention du baccalauréat et les quelques jours d’euphorie arrosés de bières et de whiskies qui suivent, qu’on prend la mesure de la chose. Surtout si, comme mon amie Éloïse, on cherche du travail. Car en réalité, tout au long de notre cursus, on apprend des choses tellement superficielles qu’à la fin, on est incapables d’exercer un métier spécifique. D’ailleurs, même ceux qui vont à l’université ne s’en sortent pas mieux – et je ne parle même pas des filières qui n’ont aucun débouché au Cameroun.

Les programmes scolaires que nous étudions depuis plus de 50 ans au Cameroun ne permettent pas à un élève qui n’a pas les moyens d’aller à l’université de se lancer dans la vie active. Sauf s’il devient call boxeur, moto-taximan ou bien sauveteur1 au marché central… La seule option que l’école actuelle donne à nos enfants, c’est la débrouillardise.

L'un des "métiers" les plus exercés par les jeunes Camerounais à la fin de leurs études  - Crédit photo: davidamram.be
L’un des « métiers » les plus exercés par les jeunes Camerounais à la fin de leurs études – Crédit photo: davidamram.be

Heureusement, de nos jours plusieurs parents ont compris que l’enseignement technique, ce n’est pas seulement pour les enfants peu intelligents qui sont supposément trop âgés pour aller en enseignement général, et de plus en plus d’enfants sont orientés vers la technique.

Mais malgré cela, la situation reste préoccupante : chaque année, nos écoles et universités produisent des milliers de potentiels sans-emploi, des camerounais qui n’ont même pas le privilège d’être appelés « chômeurs » car n’ayant appris aucun métier. À quoi sert donc toute l’école que nos enfants passent la grande partie de leur vie à faire ? Pourquoi user ses fonds de pantalons pour, à la fin, ne pas être plus avancé que ça ? Long crayon2, ça ne remplit pas le ventre (ça ne donne pas l’argent, comme on dit chez nous).

Depuis deux ans au moins, le Roi Lion nous promet chaque 31 décembre des emplois par milliers. Pourtant, aucune mesure n’est prise pour favoriser l’emploi et l’auto-emploi. On lance un ou deux concours pour lesquels le nombre de places disponibles est insignifiant comparé au nombre de candidats, on recrute tous les fils de ministres. Et au jeune lambda, il ne reste que la moto sur laquelle il mourra à cause des routes sur lesquelles il reste quelques lambeaux d’asphalte.

Moto-taximen - Crédit photo: hervevillard.over-blog.com
Sans formation spécifique, les jeunes n’ont pas trop le choix – Crédit photo: hervevillard.over-blog.com

Le 1er mai, c’était la fête du travail au Cameroun – et ailleurs. Et comme on pouvait s’y attendre, mes compatriotes on fêté, bu, défilé… Pourtant, les vrais problèmes liés au travail n’ont pas été abordés de façon sérieuse. Les jeunes ont de plus en plus des problèmes pour avoir du travail. Ceux qui parviennent à en obtenir un sont tellement mal payés qu’ils subviennent difficilement à leurs besoins. Pourtant, c’est bien connu que « plus on est de fous, plus on rit », alors pourquoi ne pas permettre aux jeunes d’avoir un travail pour que la fête soit encore plus belle ?

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1 Sauveteur : vendeur à la sauvette

2 Long crayon : terme péjoratif et moqueur qui désigne individu qui a fait de longues études

15 commentaires sur “Du travail pour Éloise

  1. Chômage, chômage, chômage encore lui qui pourrit la vie des braves africains. Si tu n’as jamais mis les pieds à l’école, on dira tu n’a pas de travail parce que tu n’es pas allé à l’école.

    Quand tu es allé à l’école aussi on dira patience, tu aura travail un jour.Et d’ajouter, est-ce que tu ne peux te lancer dans entrepreneuriat? Oui d’accord ou sont les accompagnements?

    Dans tous les cas, que Dieu nous aide !

    1. Nous devons commencer par nous aider, cher Benjamin. Que font les inspecteurs pédagogiques nationaux? Ils sont assis dans les ministères avec leurs gros costumes et leurs frais de missions fictives. Tout le monde semble s’en foutre. Même les parents.

    1. Ouais. C’est quand on obtient enfin son BAC qu’on se rend compte que ce n’est qu’un vulgaire papier qui ne vaut rien dans le monde du travail – presque tout le monde en a un.

  2. Il y’a un point critique qui est celui de l’auto emploi… Il y’en a qui veulent bosser, qui ont des projets, mais il n’existe pas de structures du genre fonds d’investissement capables de soutenir des idées intéressantes…

  3. Ce sujet est tellement désespérant que je me demande parfois, si on ne va pas simplement arrêter de faire des enfants, histoire de diminuer un peu les chiffres de la population en général, comme ça il y aura moins de chômeurs, et donc plus de chance de trouver un emploi. On peut même tuer quelques chômeurs pour commencer non? Le premier 1er mai, à San Francisco on a bien tué des travailleurs et aujourd’hui on fête la fête du travail ! non?

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