Crédit photo: biblionef.com

Quand le livre tue l’éducation

Quand nous étions plus jeunes, je me souviens que, pour peu que nous voyions un texte imprimé ou saisi à la machine à écrire, pour nous il devenait impossible d’imaginer y trouver des fautes. En plus, nous considérions tout ce qui y était écrit comme vrai. Il faut dire qu’à l’époque de mon enfance, les ordinateurs étaient plus rares que la pluie dans le désert, ce qui conférait un caractère solennel, officiel même, à tout texte dactylographié ou imprimé.

Aujourd’hui, les choses ont changé : chacun peut saisir et imprimer ce que bon lui semble. Cependant, le livre a gardé ce je ne sais quoi de solennel qui lui donne l’avantage sur ce qui est oral. Malheureusement, nos systèmes éducatifs, poreux et corrompus, laissent passer des livres truffés de fautes et d’inexactitudes et qui, sans aucun doute, ne font aucun bien à notre éducation.

Il est presqu’impossible de faire une saisie sans faire une ou deux fautes, et ce malgré les multiples vérifications et relectures qui se font avant l’impression d’un texte. Il m’est arrivé une ou deux fois, en relisant un roman, de retrouver des fautes, des omissions et autres oublis. Cependant, cela n’explique pas le nombre incalculable de « fautes de frappe » qu’on peut relever dans certains livres au programme dans notre système éducatif.

Crédit photo: allainjules.com
Des fautes, tout le monde peut en faire – Crédit photo: allainjules.com

En ce qui concerne l’enseignement du Français langue étrangère (FLE) par exemple, il n’est pas rare de retrouver, dans les livres dont les enseignants et les apprenants se servent, des fautes de frappe grammaticales. Je me rappelle de ce cours que je préparais et qui portait sur le passé composé. Dans le livre, l’exemple qui était donné pour illustrer ce temps verbal était « Je suis fatigué ». Dans un autre livre, c’est une grossière confusion entre adjectif et pronom possessif que les auteurs faisaient.

Dans l’enseignement, il est dit que le livre est un guide, et qu’on ne s’en sert qu’à titre indicatif. Mais ce qu’on semble oublier, c’est que les apprenants n’ont pas autant de connaissances que leurs enseignants. Pire, ils accordent plus de crédit à ce qui est écrit dans leurs livres qu’à ce que les professeurs pourront dire. Plus d’une fois, j’ai reçu des élèves, en guise de justification d’une réponse fausse, la phrase « j’ai vu ça dans le livre, monsieur », comme pour dire le livre ne ment pas, mais le prof peut se tromper.

Crédit photo: lalibre.be
L’enseignement ne se fait pas sans livres – Crédit photo: lalibre.be

Et pourtant, il existe au Cameroun une Commission Nationale du Manuel Scolaire, et même un Conseil National d’agrément des manuels scolaires et des matériels didactiques censés étudier et sélectionner les livres à mettre au programme. Je me suis toujours posé la question de savoir quels sont les critères pris en compte pour décider qu’un livre doit être au programme ou pas. J’espère me tromper en pensant que le seul critère c’est le montant que l’éditeur peut débourser pour encourager les décideurs, mais comment expliquer autrement l’abondance dans les listes de manuels scolaires de livres qui, non seulement sont de nature à dérouter l’apprenant, mais en plus mettent parfois l’enseignant dans une position délicate qui le force souvent à se justifier devant les élèves pour qui le livre a toujours raison ! S’il ne le fait pas avec tact, les enfants perdent confiance en lui, et il lui devient impossible de leur enseigner quoi que ce soit.

Le niveau scolaire a beaucoup baissé ces dernières années. Et il continue à dégringoler à une vitesse inquiétante. Paradoxalement, les critères d’évaluation se font de plus en plus légers. Au Cameroun, il est désormais rare de voir des enfants – et même des adultes – qui écrivent ou s’expriment sans fautes. En tant que référence et en tant qu’outil pédagogique, le livre scolaire a une grande part de responsabilité dans cette dégradation de l’éducation, dont les conséquences commencent à peine à se faire ressentir.

Il faut le dire, les commissions en charge du choix des manuels à mettre au programme doivent prendre leurs responsabilités, et s’assurer de la qualité de ce qui est proposé aux éducateurs, mais aussi et surtout aux apprenants. Notre éducation en dépend.

16 commentaires sur “Quand le livre tue l’éducation

    1. Eh oui… Quand les livres nous aident à accumuler les lacunes et que plus tard on se retrouve en train d’enseigner les enfants des autres, avec des livres pire que ceux qu’on a utilisés. C’est une spirale infernale.

  1. Toutes ces dérives dans le système éducatif est à l’image du pays. Depuis un certain temps, la médiocrité est érigée en mode de vie et le clientélisme qu’il a pu entretenir n’en est que la conséquence logique. Les manuels au programme sont négociés et peu importe le nombre de fautes qu’il peut contenir. Beau billet comme d’habitude.

  2. C’est bizarre quand même, tout ça semble participer d’une baisse de niveau généralisée (et forcée). Comme on dit, « l’abime appelle l’abime », quand des gens moins bien formés et moins passionnés par ce métier d’enseignement se retrouve à former les élèves, la médiocrité s’ajoute à la médiocrité. A un moment donné, ça devient tellement grave que les élèves ne savent même pas que telle ou telle est une faute…parce que « Monsieur » ne leur a jamais dit, parce que Monsieur le fait lui-même, parce même dans le livre c’est comme ça. C’est tragique.
    Une sorte de démolition de l’édifice éducatif, de la base au sommet, du sommet à la base (et j’espère exagérer, de tout mon cœur)

  3. Tu as raison. Même moi il m’est très difficile d’écrire ou de m’exprimer sans faute. Passionnée de lecture, le livre est une référence incontournable pour moi. J’ai sûrement dit un jour à l’un de mes professeurs « c’est écrit dans le livre » pour me justifier. lol.

    1. Le plus déroutant c’est que dans la plupart des cas les élèves ont raison quand ils disent qu’ils ont vu ça dans le livre! Si tu es passionnée de lecture (et en plus tu tiens un blog), tu éviteras certainement certaines fautes parce que la lecture enrichit le vocabulaire. Merci du commentaire, et à bientôt j’espère.

  4. Comme il n’est pas politique, personne n’en parle. Merci frangin de mettre le doigt sur cette crise invisible; ils tuent le Cameroun à petit feu, comme on a reproché aux décideurs de nous imposer des manuels occidentaux, ils ont mis l’avenir des enfants aux enchères, je me souviens qu’à l’époque, on laissait le livre mûrir, vieillir et résister à moult critiques de son temps avant d’oser le passer en commission pour de longs mois. Mais aujourd’hui??? Bravo! puissent-ils libérer ce pays un jour…

    1. C’est vraiment dommage, car ce sont nos enfants qui trinquent – les leurs sont dans des écoles prestigieuses. Car non seulement les contenus des livres ne sont pas adaptés à notre contexte socio-culturel, mais en plus ils sont truffés de fautes. Vivement que ça change.

      Merci d’avoir lu et commenté.

  5. Le médiocrité à l’école persiste et il faut trouver les causes profondes, avant de chercher à y remédier. Je crois que ce papier est une très bonne contribution pour l’analyse de la situation.

    1. Merci. Cependant, il y a eu plusieurs tentatives pour tirer la sonnette d’alarme. Je me souviens qu’un collègue à moi a fait son mémoire justement sur les fautes qu’on retrouve dans ces livres au programme. J’ai moi-même eu à attirer l’attention de mes supérieurs hiérarchiques dans l’établissement où j’enseignais l’année passée. Mais la réalité c’est que ces gens sont là pour le business et rien d’autre.

  6. Merci willy, pour ce pertinent article, la qualité de l’éducation est en train de perdre son importante, avant de parler même des fautes du livre, il faut souligner que certains maîtres, enseignants n’ont même pas le niveau, le pauvre élève se retrouve coincé entre les fautes du livre et l' »incompétence » de son maître, c’est vraiment dommage, quel niveau aura cet élève dont les parents investissent pour une éducation de qualité?

    1. C’est en effet une spirale infernale: les enseignants à l’éducation douteuse enseignent nos enfants qui seront encore moins bien éduqués qu’eux et qui deviendront enseignants à leur tour et ainsi de suite.

      Cependant je pense que le rôle du parent n’est pas d’investir dans l’éducation de son enfant, mais c’est de s’investir, c’est-à-dire de donner de son temps (en plus de l’argent), pour vérifier ce qu’on enseigne à son enfant, et, si possible, réclamer que les conditions d’apprentissage soient améliorées. L’enseignement de qualité passe d’abord et surtout par des enseignants de qualité.

    1. Oui, c’est bien ça le problème. Et c’est donc pour cela qu’on devrait s’assurer de ne pas écrire des conneries dans les livres qu’on met au programme. Un enfant de 8 ans par exemple ne peut pas encore juger du contenu d’un livre. C’est là le danger des livres au programme.

      D’un autre côté, on devrait profiter de ce que les enfants aient une confiance aveugles en leurs livres pour leur inculquer des choses intéressantes, via les livres. Au lieu de tuer leur intellect pour quelques billets – car oui, c’est une affaire de gros sous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *