Photo chipée sur facebook

Pour la peau couleur soleil

Ayanna avait déjà fait le tour des cliniques et des marabouts de Yaoundé et de ses environs. En désespoir de cause elle s’était rabattue sur les églises réveillées. Et, régulièrement, on priait pour elle. On essayait de chasser le démon de la stérilité qui l’habitait, à ce qu’il semblait. En vain. Le démon tenait bon.

Ça faisait presque dix ans, dix longues années qu’Ayanna était mariée, mais ne parvenait pas à enfanter. Au quartier, on l’appelait « la white ». Tous les hommes la regardaient avec envie, et toutes les femmes étaient jalouses de sa peau claire et lisse. Même si, quinze ans plus tôt, elle n’avait pas le même teint, Ayanna était très fière de la peau qu’elle s’était faite. Cette peau lui avait coûté tellement d’efforts ! Mais son objectif était atteint : elle avait la peau de ses rêves. Cependant, un obstacle l’empêchait d’être heureuse : l’enfant. Elle voulait un enfant.

Dans sa belle-famille, elle était la risée. Sa beauté, et surtout sa peau claire, décuplait la méchanceté de ses belles-sœurs et ses coépouses (les femmes de ses beaux-frères) qui s’acharnaient sur elle avec toute l’agressivité, dont elles étaient capables. Ayanna avait donc tout essayé. Tout ! Sans succès.

De plus en plus, sa belle-mère parlait de donner une autre femme à son fils. Il était inadmissible que ce dernier n’ait pas d’héritier. Et si Ayanna était incapable de lui en donner un, il revenait à la mère de celui-ci de s’assurer qu’il aura une descendance. Avec le temps, Ayanna avait vu la détermination de son époux à résister à sa mère s’estomper. Lentement, inexorablement. Désormais, elle avait la certitude que tôt ou tard, elle aurait une coépouse. À moins qu’elle n’enfante avant. C’était sa seule chance. Mais que faire ?

Et puis, un beau jour, belle-maman débarqua du village avec une jeune fille, visiblement enceinte, et vint l’installer chez Ayanna. Inutile de poser des questions : l’enfant était bel et bien de Kémi, le mari d’Ayanna.

Le désespoir d’Ayanna fut immense. Elle crut que son cœur allait lâcher, elle souhaita mourir, elle maudit ses ancêtres à cause de la malédiction qu’ils lui avaient jetée… Pourquoi n’enfantait-elle pas ? Pourquoi ?

Ayanna ne mourut pas, mais elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Négligée, sa belle peau couleur banane commença à s’assombrir lentement. Ayanna qui se négligeait avait arrêté d’utiliser ses crèmes miracle, celles-là mêmes qui pouvaient transformer une négresse en métisse, et même en blonde !

Un jour pourtant, le miracle se fit. Ayanna était enceinte. Quelle joie ! De nouveau, Ayanna marchait la tête haute dans le quartier, défiant ses coépouses et ses belles-sœurs de lui lancer leurs piques empoisonnées, comme avant. Elle reprit du poil de la bête, et cela se fit ressentir sur son teint qui, plus que jamais, brillait comme le soleil au zénith.

Les mois passèrent vite, et ce fut le moment d’accoucher. À l’hôpital, les choses se compliquèrent pour Ayanna : une césarienne s’imposait. On la fit. Mais au moment de recoudre Ayanna, le chirurgien eut tout le mal du monde : la peau ne tenait pas et le fil de suture déchirait facilement la peau, rendant impossible l’opération.

Il fallut, après avoir enlevé les chairs déchirées, recoudre précautionneusement l’abdomen ouvert, pour parvenir à le refermer. Quand elle se réveilla, le chirurgien posa une question à la jeune femme, « Madame, utilisez-vous des produits éclaircissant le teint ? » A sa réponse affirmative, le médecin lui dit que ces produits étaient la cause de tous ses problèmes. Il lui expliqua que ces produits décapaient la peau et qu’ils sont généralement constitués d’hydroquinone, mais aussi de cortisone, un composant qui, chez certaines femmes, entraîne des dysfonctionnements hormonaux et perturbe le cycle menstruel, ce qui rend la grossesse difficile, voire impossible.

Et tandis que de grosses larmes de regret perlaient les yeux d’Ayanna qui venait de réaliser que ses ancêtres n’avaient rien à voir avec sa stérilité, le chirurgien ajouta, en lui montrant son abdomen, que ces lotions, pendant qu’elles détruisent la mélanine, fragilisent et atrophient la peau. En cas d’intervention chirurgicale, les risques sont multipliés, car la peau devient non seulement difficile à recoudre, mais aussi cicatrise difficilement. La guérison de la jeune femme allait donc prendre un certain temps.

Ainsi, Ayanna avait tout perdu, simplement parce qu’elle n’était pas satisfaite de la couleur de sa peau. Elle avait tout perdu, parce qu’elle n’a pas su s’accepter, s’aimer. À cause de cela, son Kémi avait épousé cette gamine de Winta pour qu’elle lui fasse des gosses. À cause de cela, elle a failli rester sur la table d’accouchement, le ventre béant. D’ailleurs, elle n’était pas encore tirée d’affaire. La cicatrisation de sa blessure était encore incertaine, et rien n’indiquait que les fils de suture allaient tenir.

Est-ce que ça en valait la peine ? Ayanna se posait la question dont elle savait la réponse. Elle esquissa avec peine un sourire en voyant son mari entrer. Il portait leur petite fille dans ses bras.

29 commentaires sur “Pour la peau couleur soleil

  1. Très édifiant comme sensibilisation et éducation sur les méfaits de la dépigmentation volontaire. J’ose espéré que les personnes concernées en tiendront compte. Aussi amener les pouvoirs public a plus d’implication dans l’abandon de cette pratique, pour besoin de santé publique et bien être, en interdisant la commercialisation des produits cosmétiques constitués d’hydroquinone, mais aussi de cortisone. A ne pas aussi oublier que la dépigmentation se pratique aussi chez les hommes. La dépigmentation n’est qu’une construction imaginaire et déni identitaire http://go.shr.lc/1FS08rR

    1. C’est vrai que le gouvernement ne s’implique pas dans ce combat, et c’est bien dommage, car une simple interdiction d’importer les produits contenant ces composants dangereux (qui sont interdits sous d’autres cieux), permettrait de fortement réduire le phénomène.

  2. Je ne sais pas ce que me rend triste de cette histoire, si réussir une peau blanche à tout prix ou réussir un enfant. Peut être ce qui me rend le plus triste, c’est que dans la société où elle vit, elle n’est signifiait rien pour son mari et sa belle famille si elle ne donnait vit à un enfant. Encore une fois, XXIᵉ siècle, la femme est prise comme une machine à fabriquer des enfants, si elle ne le fait pas, elle est rejetée.
    Je suis vraiment touchée par cette histoire, je suis touchée par le fait que nous, les femmes, vivons pour rendre heureux les autres et pour cela nous payons des prix très hauts. On pense que si on rend heureux notre mari, notre belle famille, nos amis, ils pourront nous aimer en échange juste un peu et cela est pathétique.
    Je partage cette histoire pour que cela ne se passe plus là bas, ici, ailleurs.

    1. Merci pour le partage et pour le commentaire, Rocio.

      En effet, chez nous en Afrique, il existe encore plusieurs pays où une femme qui n’accouche pas n’est pas considérée comme une femme. D’ailleurs, dans certaines zones du Cameroun, tant qu’une femme n’accouche pas de garçon, elle ne vaut pas mieux que celle qui est stérile. Le pire c’est que les femmes aussi contribuent à la stigmatisation de celles qui n’accouchent pas ou bien qui ne font que des filles. C’est vraiment triste.

  3. Très touchant. Evidemment comme tout ce que vous écrivez. Joli récit en effet qui met l’accent sur plusieurs problèmes. Jolie leçon à toute femme pour s’aimer telle qu’elle est, et au delà, pour réfléchir aux étiquettes qu’on lui colle, aux rôles qu’on lui inculque, aux crimes dont on la rend coupables.
    Le changement n’est pas facile. Mais il est essentiel d’en parler. Seulement ainsi, peut être, les choses pourront au moins avancer.

    1. Merci, Rima.

      Grâce à ton commentaire et à celui de Rocio Avila je découvre d’autres aspects – notamment la façon dont la femme est traitée dans certaines sociétés africaines – que je n’avais pas vraiment en tête en rédigeant cette petite histoire.

  4. Pas mal
    bonne lecon
    On doit prendre soin d soi premierement pour soi meme; pour sa sante, tres important ce ne sont pas tous les hommes qui aiment la peau claire encore moins toutes les societes qui basent leur reussite sur la peau claire.
    Pour terminer un probleme d couple doit preoccuper les deux et les hommes cessons serieusement d’etre influences
    Merci de nous le rappeler

    1. Merci pour le commentaire, Arlette.

      Je te rejoins quand tu parles des influences qui peuvent détruire les couples, notamment celles des belles-mères qui se croient obligées de s’immiscer dans le vie de leurs enfants. D’ailleurs, j’airai plus loin, en condamnant l’influence que nous avons les uns sur les autres, et qui poussent plusieurs à faire ce qu’ils n’aiment pas forcément: fumer, boire de l’alcool, se droguer, se décaper etc etc.

  5. On ne le dira jamais assez la dépigmentation de la peau n’est pas signe de beauté ni de bonheur. Faut-il qu’on parle dans quelle langue pour que l’on comprenne que cela nuit? La preuve, Ayanna dans ce récit, en a pris réellement conscience. Moi je ne comprends le pourquoi de ce phénomène. Peut-être qu’il faut arrêter de sensibiliser et laisser que les victimes prennent conscience eux même. Le cas d’Ayanna doit faire école. Merci WILLFONKAM pour ce beau récit, bien scénarisé, bien écrit, très évoquant. Si il y a encore des gens qui n’ont pas en core compris le message après avoir lu ce billet, on doit prier pour eux 🙂 !

    1. En réalité, Benjamin, on ne doit pas arrêter la sensibilisation. Certaines se dépigmentent sans se renseigner sur les dangers. Et quand elles subissent les conséquences, il est déjà trop tard.

    1. Wow! Nos sœurs savent-elles seulement que ce phénomène cause autant de morts? Il faudrait vraiment que les informations soient mises à la dispositions de ces dernières, qu’elles sachent à quoi elles s’exposent.

    1. Tu l’as dit, le problème est profond, très profondément enfoui dans les mentalités. Et pas seulement dans celles des femmes! Certains hommes aussi pensent que c’est en se décapant qu’on devient beau, conséquence ils « forcent » certaines femmes à le faire – pour se faire accepter et aimer. D’ailleurs, quelques uns parmi ces hommes se dépigmentent également la peau, comme Ivo l’a relevé plus haut.

  6. Quand l’imaginaire collectif, travaillé par l’illusion de la « perfection » blanche, aidé en cela par l’histoire non/mal digérée et la mondialisation qui met a portée de l’écran du quidam au fin fond de nos campagnes ces modèles démodés, quand on se rend complice et que nous (nos enfants, nos amies, notre famille..) donnons raison a l’irraisonnable, voila le genre de catastrophe que cela peut produire. Merci pour ce billet camarade.

    1. Oui oui, certaines de nos sœurs pèchent par ignorance et par manque d’information. Moi-même je suis resté bouche bée en apprenant certaines choses. D’ailleurs je n’ai pas cité tous les dégâts que la dépigmentation peut causer.

  7. Remarquable article. Je trouve enfin le temps matériel de le lire en entier, et je ne suis pas déçu.
    Il en faudra, de la sensibilisation, beaucoup de sensibilisation et d’éducation pour nous sortir de cette folie!
    Chapeau camarade.

  8. Vraiment un grand écrivain en devenir
    je recherchais les articles sur les dangers du blanchiment de la peu à base des produits nocifs tels hydroquinone et cortisone et grande à été ma joie de tomber pil sur cet magnifique article .
    Beaucoup se blanchissent la peau par ignorance et ne mesurent pas l’impact des conséquences sur leur santé .
    je viens moi même d’apprendre à travers votre récit que l’utilisation de l hydroquinone pouvais avoir l’impact sur la stérilité de la femme
    Je me donne une mission: sensibiliser mon entourage sur cette question

    1. Merci pour le commentaire, Neline. Et surtout merci pour la difficile mission que tu viens de te donner. Ce n’est que par la sensibilisation que nous parviendront à changer certaines mentalités.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *