Effort de guerre et gueule de bois

Le Cameroun est en guerre depuis plusieurs mois, et la guerre, ça coûte cher. Alors, il me paraît tout à fait normal que les citoyens contribuent à l’effort de guerre pour soutenir leur armée qui se bat au front. C’est dans cette optique que depuis hier, 16 février 2015, le gouvernement camerounais a procédé à une augmentation du droit d’accises sur les boissons alcoolisées*. Désormais, le prix des bières sera majoré de 100 francs pour les bouteilles de 65cl et de 50 pour celles de 33cl.

Je me demande si les décideurs n’ont pas un peu forcé sur l’alcool avant de prendre cette décision. Car s’ils avaient eu un seul moment de lucidité, ils n’auraient certainement pas choisi ce moyen pour nous faire contribuer à l’effort de guerre. S’ils l’ont crue salutaire, ils se rendront vite compte que cette décision est suicidaire.

Que tout le monde paie !

Les Camerounais aiment trop la mbinda bière. C’est un fait. Mais ce ne sont pas tous les camerounais qui consomment la bière ou bien l’alcool – la faute aux églises réveillées. C’est la raison pour laquelle prélever l’effort de guerre dans les prix des boissons alcoolisées est une démarche vouée à l’échec. Oui, car ceci revient à dire que tous les Camerounais ne contribueront pas. Quel est donc le sens du terme effort de guerre si seules certaines personnes payent ?

D’ailleurs, tel que c’est parti, il n’y a que les pauvres qui contribueront à l’effort de guerre – normal, ce sont les pauvres que Boko Haram égorge sans pitié. Oui, car qui boit la bière au Cameroun, à part les pauvres ? Avez-vous déjà vu un boss dans un bar ? Eux, c’est les snacks et autres boîtes de nuit où, s’ils ne consomment liqueurs et vins rouges, ils achètent la bière à beaucoup plus que 600 ou 650 francs.

Qu’on sache où va l’argent !

Le Camerounais est mauvais. On dit que la malhonnêteté est dans ses gènes, ça coule dans ses veines comme le sang. Donc, quand des gens en qui personne n’a confiance – on les convoque au tribunal criminel spécial tous les jours – estiment que l’effort de guerre doit être prélevé d’une taxe dont on ne peut calculer le montant exact, je pense qu’il y a lieu de s’inquiéter.

Pourquoi ne pas utiliser un moyen qui facilite la traçabilité des fonds cotisés ? On pourrait aussi bien demander aux citoyens de déposer un certain montant à certains points prévus pour la collecte des fonds ? Car ainsi il sera plus facile de savoir qui à donné quoi. De cette façon, il sera plus facile de savoir comment notre argent a été utilisé. Affaire nkap…*

Qu’on fasse des efforts pour soutenir l’armée !

La guerre coûte cher, très cher. Ainsi pour soutenir efficacement nos soldats engagés au front, il est indispensable de faire le maximum d’efforts  engranger le plus d’argent possible. Et si on en croit nos décideurs, il faut que les Camerounais battent tous les records d’alcoolisme – autrement, comment aurons-nous suffisamment d’argent pour secourir nos valeureux soldats ?

Crédit photo: cameroun24.net
Des patriotes en pleine contribution à l’effort de guerre – Crédit photo: cameroun24.net

Ok, nous seront tous des ivrognes, c’est pour la bonne cause. Mais ont-ils pensé aux retombées sur les autres aspects de la vie socio-économique ? Car si  nous devenons tous des disciples de Bacchus, c’est clair que le pays tournera au ralenti, s’il tourne même encore.

Qu’on dessoûle avant de prendre certaines décisions !

Il est nécessaire que les décideurs prennent des décisions après y avoir réfléchi quelques secondes. S’il faut que les Camerounais contribuent à l’effort de guerre, qu’au moins ce soit fait de façon réfléchie ! La mesure actuelle va soit encourager l’ivrognerie chez certains compatriotes, sans garantir la bonne utilisation des sous récoltés, soit elle aura l’effet inverse, c’est-à-dire que la consommation des boissons alcoolisées connaîtra un baisse vertigineuse (cette hypothèse est cependant très improbable). Mais dans tous les cas, ce sera un danger pour le Cameroun, où la consommation de l’alcool est déjà excessive.

L’effort de guerre, je le pense, n’est pas seulement la contribution financière. Alors, pourquoi nous obliger à contribuer financièrement ? Et puis, pourquoi limiter (à 100 francs) les dons que les gens peuvent faire, tout en excluant certains de cette collecte ? Il existe certainement d’autres possibilités pour nous de soutenir notre armée, sans forcément se réveiller le lendemain avec la gueule de bois.

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* Selon Delor Magellan Kamseu Kamgaing, président de la Ligue des Consommateurs Camerounais (LCC), « il s’agit (…) de l’effort de guerre des consommateurs pour combattre Boko Haram » (interview publiée dans le quotidien Le Jour, édition du 17 février 2015, page 2)

* Affaire nkap: expression populaire utilisée pour signifier que quand il s’agit d’argent, tout le monde prend l’affaire très au sérieux.

5 commentaires sur “Effort de guerre et gueule de bois

  1. C’est assez singulier, je te l’accorde. Mais je crois que ça va marcher pas mal (comme le dit bien votre Mahlox: »on va toujours boire »)
    A Lomé, la spécialité c’est de taxer les frais de communication de téléphone mobile. Et ça, c’est très efficace!

  2. Hello, Pour le coup et travaillant dans le secteur je ne suis pas absolument pas d’accord avec toi et j’attire ton attention sur la véracité des informations que nous choisissons de propager. L’état n’a jamais signifié au public et encore moins aux parties concernées que ce choix avait été fait dans un but d’effort guerre, c’est une possible explication mais loin d’être la seule.
    L’une des autres explications qui elle est basée aussi sur des faits et des expériences constatées dans d’autres pays africains et autres, revient à la pression mise par l’OMS pour des actions plus fortes en vue de la réduction de la consommation d’alcool au Cameroun. Rendre la bière plus chère incite non seulement les sociétés à réfléchir différemment à leurs stratégies d’élargissement de leur cible de consommation mais aussi les consommateurs (a priori) à réduire progressivement leur consommation d’alcool, sachant que le pouvoir d’achat lui ne va pas en s’élevant et que le panier moyen a une constitution précise.
    Est-ce une bonne ou une mauvaise mesure dans l’univers camerounais, cela est un autre débat mais le débat de l’effort de guerre devrait être fortement modéré. L’association des consommateurs devrait plutôt se concentrer à assurer l’application des lois empêchant aux mineurs de boire dans nos bars (aucunément respectée) au lieu de s’insurger d’un soi-disant effort de guerre visible uniquement dans leur imagination.
    Sérieusement, Boko Haram c’est un vrai problème et connaissant le sérieux habituel de tes publications, je n’arrive pas à comprendre que tu sois tombé dans le piège..
    Cordialement.

    1. Hello, Anne Christelle.

      Si j’ai bien lu l’intervention du président de la Ligue des Consommateurs Camerounais, c’est l’argument de l’effort de guerre qui les a convaincus d’accepter l’augmentation du prix de la bière. La LCC a assisté aux débats sur l’augmentation du prix de la bière, ce qui rend toute information donnée par son président crédible, jusqu’à ce qu’elle soit démentie par les autorités gouvernementales compétentes.

      Et aussi, laisse-moi te dire que ce n’est pas l’augmentation de 100 pauvres francs qui va empêcher les Camerounais de boire. Combien sont-ils dans les snacks à dépenser 1500, 2000 ou plus pour une bière? Ceux qui n’ont pas assez de sous vont sacrifier d’autres dépenses, je parie. D’ailleurs, le président de la LCC a dit une fois que « La bière est un aliment de première nécessité au Cameroun ». C’est tout dire.

      Bien à toi

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