Gare Mengong-Ebolowa

« Cher collègue, bienvenue en enfer » (Deuxième partie)

Malgré les efforts que j’ai faits pour arriver à la gare très tôt, je n’ai pas pu voyager immédiatement. Ce n’est que vers 9 heures que le bus qui me conduit vers Ébolowa dans le Sud Cameroun quitte enfin la gare de Yaoundé. Malgré ma position très inconfortable, je parviens tout de même à m’endormir. Pas pour longtemps.

Quand j’ouvre les yeux, nous sommes au niveau de Nsimalen. Le bus va vite, les passagers sont assez calmes. Ma voisine veut faire la conversation, comme si ça ne lui suffisait pas de m’aplatir contre la vitre de la voiture ! Je réponds de mauvaise grâce, pressé de me rendormir. Je suis sur le point de me rendormir lorsqu’une voix s’élève : c’est un client assis à l’avant qui réclame la musique, tandis que les autres n’en veulent pas. « Chauffeur, baisse ta maman-là ! Tu veux nous casser les tympans ? » Ça vient du shaba1. Le chauffeur s’exécute. Il baisse le volume, puis il lâche : « Sachez que si je m’endors au volant on va tous y passer ! » Euye ! Mon sommeil est d’abord fini. « Pardon grand, remets ta musique. On veut arriver en un seul morceau. »

Avant que le chauffeur ne puisse en placer une, voilà un type assis juste devant moi qui prend à partie le passager qui avait demandé qu’on hausse le volume (ou quelque chose comme ça, moi je dormais quand ça a commencé). Ça chauffe entre les deux. « Quelle éducation avez-vous reçue ? Vous exigez de la musique au détriment de tous les autres passagers du bus ? Je me demande si vous avez même fréquenté ! » Les éclats de voix continuent, d’autres passagers s’en mêlent, le bus est en l’air. Jusqu’à ce que le passager mélomane s’exclame : « Monsieur Zogo, c’est vous qui me parlez comme ça ? »

Voilà Monsieur Zogo qui se confond en excuses. « Pardonnez-moi, je ne savais pas que c’était vous qui étiez là bas. Vraiment, je suis désolé. » Monsieur le mélomane ne veut rien entendre. Il s’indigne, il parle fort. Un autre monsieur du devant se joint au mélomane, et les deux passent un savon à monsieur Zogo, qui continue à s’excuser.

Moi, je suis déçu. D’ailleurs, tout le monde est déçu dans le bus. On voulait le clash. Tandis certains passagers essaient tant bien que mal d’attiser l’inimitié entre les deux hommes, notre voiture est stoppée. Contrôle de police.

Contrôle de police
Contrôle de police après Nsimalen. Les passagers attendent que le bus traverse pour embarquer

Tout le monde descend, présente sa carte d’identité et traverse le barrage à pied. Ma voisine vient encore me parler. La mère-ci a vu quoi sur moi noor ? Cette fois-ci, je lui réponds poliment. On arrive au niveau de notre bus. Les gens s’y engouffrent et reprennent leurs places. On repart. Monsieur Zogo et le mélomane se sont réconciliés durant le contrôle de police, sous l’œil éberlué de ma voisine. Je la comprends, elle aussi espérait un deuxième round.

Le chauffeur a remis la musique, mais avec un volume raisonnable, à peine audible même. Après quelques minutes de silence, les gars du shaba1 comprennent que monsieur Zogo et son ami ne vont pas continuer à se chamailler. Alors, l’un d’eux lance : « Chauffeur, tu es lâche ! Tu as encore mis la musique là ? » Certains ricanent, jusqu’à ce que le chauffeur s’enflamme : « Cessez de m’abuser, vous comprenez non ? Cessez de m’abuser ! » Le gars est vénère2. Il ralentit et serre sur le côté, pour bien mettre tout le monde en garde. Tout le monde est calme. Même le shaba1.

On repart. J’essaie de me rendormir, mais c’est impossible. C’est comme si ma voisine a pris du poids pendant la dernière halte – je l’ai aperçue en train de déchiqueter le soya lors du dernier contrôle. Comme je n’ai pas le choix, je deviens touriste. Par la fenêtre vitrée, j’observe le paysage qui défile à toute vitesse. De la verdure des deux cotés du goudron, avec de temps en temps une case isolée qui apparait et disparait aussitôt.

Les villes et villages défilent, notre bus avale les kilomètres. On est à Ngoulemakong. Je ne sais pas à quelle distance d’Ébolowa on se trouve, mais je m’impatient déjà. Ekié, on n’est pas encore à Ébolowa depuis là ? À un niveau, je vois un groupe d’élèves en train de rentrer des cours (je suppose que c’est des cours qu’ils reviennent), et quelque part je parviens à lire « CETIC de Mengong ». On n’est plus loin.

Puis, on arrive à un petit carrefour. Il y a un péage juste devant, avec des riverains qui y vendent des produits variés, allant de l’eau en sachets plastiques (non-biodégradables, mais on s’en fiche) aux brochettes de viande (il paraît qu’ébola n’attaque pas les chiens errants, donc c’est sans danger) en passant par le mbitacola3, bonbons et autres oranges. Certains passagers achètent des trucs et commencent à manger. Moi, j’admire leur courage. Les commerçants-là ne donnent pas très envie de consommer leurs produits.

Ma voisine m’informe qu’on est presque arrivés, qu’elle a vécu à Ébolowa pendant des années, et qu’elle s’y rend pour un workshop. Moi quoi là-dedans, la mère-ci ? Ma part est venue hein… Elle me questionne sur les raisons de ma visite à Ébolowa, me demande si je connais un certain hôtel (l’hôtel où son workshop est organisé). On est enfin dans la ville.

Ébolowa. La ville est belle – pour le peu que j’ai vu. Et malgré la chaleur qu’il y fait, je sens que je vais m’y plaire. Bon, trêve de rêveries. Je me rends immédiatement à la Délégation Régionale des Enseignements Secondaires pour le Sud. Là, je tombe sur un type qui dit me connaître à Maroua – décidément… Lui aussi vient d’être muté, et il va à Mengong. C’est sur ma route, donc on décide de faire chemin commun.

Notre paperasse en main, on se dirige vers la gare routière de Mengong. Une voiture est presque pleine. On s’y installe. À l’arrière, nous sommes quatre. J’ai du mal à respirer. Et cette chaleur ! Je me demande comment ils font pour s’asseoir à  quatre devant ! Bref, on prend la route pour Mengong. Une quarantaine de minutes plus tard, nous y sommes.

En descendant de la voiture, je me demande si je ne suis pas à Ntui. Les deux villes se ressemblent un peu : des lambeaux de goudron, quelques rares boutiques, quelques bars. L’école publique et le lycée de Mengong sont juste en face des bars. Rien d’encourageant. Et encore plus décourageant, ce n’est pas ma destination !

Le centre-ville de Mengong
Le centre-ville de Mengong. C’est le petit carrefour qu’on aperçoit là devant

J’appelle une big ressé3 à moi qui vit et travaille à Mengong. Elle me rejoint non loin du centre-ville (c’est en réalité un carrefour pas très loin de l’endroit où les voitures qui viennent d’Ébolowa garent le temps de prendre les clients). « Voilà les motos qui vont à Melane », me dit-elle en pointant quelques motos garées à quelques mètres de là. « Mais il faut que tu manges quelque chose avant de prendre la route. » Il est bientôt 14 heures. J’essaie de protester, expliquant que je préfère aller à Melane d’abord. Mais elle insiste. « La route là secoue hein, il faut manger avant d’aller » Hein ? Je cède. Mieux je mange, on ne sait pas ce qui se passer en route.

Stationnement des motos pour Melane
Stationnement des motos pour Melane. On peut apercevoir les murs de l’école primaire à droite.

Pendant que je mange – de la viande de brousse – elle va se renseigner sur le tarif pour aller à Melane. Quelques minutes plus tard, elle revient et me dit : « J’ai négocié avec la moto. Il va t’emmener. C’est 2.000 francs. » J’ai d’abord laissé ma fourchette tomber. 2000! Il va me ramener à Ébolowa une fois ? Avant que je pose la question, elle ajoute en souriant, « On va te bâcher4 hein, donc apprête-toi. » J’ai d’abord perdu l’appetit : donc, non seulement je vais payer 2.000 francs pour arriver à Melane, mais en plus on sera deux sur la moto ! L’affaire-ci sent le roussi.

Sans conviction, je termine mon morceau de viande de brousse, je bois rapidement mon jus et je rejoins le gars de la moto dehors. Une femme est déjà avec lui, son sac est attaché à l’arrière de la moto. Il est 14 heures 30 quand on quitte Mengong pour Melane. On m’avait dit que c’était à 20 minutes de Mengong. Je l’espère bien…

1 Le shaba : le derrière, le fond. La rangée du fond.

2 Vénère : Énervé, en verlan.

3 Mbitacola : Sorte de fruit très amer, réputé pour ses vertues aphrodisiaques surtout quand il est combiné à la Guinness (la grande, de préférence)

4 Big réssé : une grande sœur, une personne généralement plus âgée que soi et qu’on respecte beaucoup (sans aucun lien de parenté, la plupart su temps).

5 Bâcher (dans un véhicule) : surcharger.

5 commentaires sur “« Cher collègue, bienvenue en enfer » (Deuxième partie)

  1. On veut la suite, on veut la suite…la dernière fois que j’ai autant attendu la suite d’une histoire c’était avec les films océan. Bravo pour ton style et ce voyage dans les contrés du mboa.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *