Le jour où j’ai failli me faire braquer dans un taxi à Yaoundé

Chez nous au Cameroun, les taxis sont devenus très dangereux : quand ils ne causent pas des accidents sur la voie publique, ils se transforment carrément en pièges à rats. Plus d’une fois on a entendu parler de passagers agressés et dépouillés dans des taxis. Dernièrement, j’ai emprunté un taxi et le trajet n’a pas été de tout repos.

À Yaoundé, quand on est un simple piéton comme moi – et Dieu sait si nous sommes nombreux au Cameroun – il n’est pas rare de se sécher au soleil pendant plusieurs heures, dans l’attente d’un taxi. À certaines heures, c’est carrément mission impossible d’en emprunter un : il faut se bagarrer pour avoir une place assise ! Donc, ce jour funeste, j’avais un rendez-vous en ville. En m’alignant au bord de la route pour attendre un taxi, je me félicitais d’être sorti à une heure où les élèves sont encore en classe. Quand ceux-là sont dehors, les chances de trouver un taxi se divisent au moins par quatre !

Après m’être fait ignorer par quelques taxis à qui je proposais ma destination, j’ai enfin entendu le bruit du klaxon. Sauvé ! En me dirigeant vers la voiture qui avait garé quelques mètres plus loin, je me suis dit que ce modèle de voiture n’était pas commun, pour les taxis. J’ai aussi remarqué que le véhicule était en très bon état, bien entretenu. Me voilà donc qui embarque, et le taxi repart.

Dans le taxi, il y a déjà trois autres passagers, plus le chauffeur.  Les quatre sont en train de discuter bruyamment. Je ne sais plus trop de quoi ils parlent, mais ça semble drôle. Ils bavardent, ils rient. Dès que je m’asseois, j’ai un mauvais pressentiment. C’est vrai, ces choses-là se sentent parfois. Et puis, ils sont vraiment suspects, à bavarder comme ça. Cette familiarité entre eux n’a rien d’ordinaire.

Comme s’ils m’ont écouté, ils se taisent, sauf le chauffeur et le passager assis à côté de lui qui recommencent à bavarder après une courte pause. C’est à ce moment que je regarde même bien la voiture-là. L’intérieur est encore pégna pégna* avec des sièges nickels. Le chauffeur même est très bien habillé – chemise près du corps. Il n’a rien d’un taximan. Mais pire encore, il n’a pas de badge professionnel d’identification ! Je commence sérieusement à m’inquiéter. Surtout que les faces des autres passagers ne me disent rien qui vaille.

On avance encore. Vers le CHU de Yaoundé les embouteillages commencent. On roule très lentement. Je vais être en retard  à mon rendez-vous, mais je suis quand même soulagé par l’embouteillage. On a vu des cas où, après avoir dépouillé leur victime, les malfrats ouvrent la portière et la balancent à l’extérieur. Au moins je suis sûr que les bougres n’oseront pas me jeter dehors en plein embouteillage.

Tandis que la voiture chemine lentement, j’essaie d’évaluer la situation : le malabar qui est assis à côté de moi peut à tout moment me tomber dessus avec ses gros bras – le t-shirt qu’il porte est suffisamment moulant. Je dois le surveiller de près. Et puis, avec  le chloroforme qu’ils utilisent déjà pour agresser, il faut que je respire prudemment. Surtout que j’ai remarqué que le chauffeur m’observe de temps en temps à travers le rétroviseur, tout en continuant à parler avec son complice de droite. Ils s’expriment maintenant en patois, ce qui augmente mon inquiétude.

Plusieurs fois, je suis tenté de prétexter un oubli, ou bien de décrocher un appel fictif me rappelant à la banque d’où je venais. Mais allaient-ils me laisser sortir après avoir vu mon téléphone – un Nexus 5, quand même ? J’en doute. Donc, je ne bronche pas, j’observe le dehors par les vitres relevées, en me demandant si je peux les briser d’un cou de coude, au cas où les choses commencent à chauffer. En attendant, je révise lentement mes techniques de judo – comme si on pouvait placer une technique juste en y pensant !

Nous continuons à avancer. Au niveau de CIRCB (Centre International de Référence Chantal Biya), il y a plein de personnes au bord de la route qui attendent un taxi. Je me dis, « Ok, s’il prend un autre passager, c’est bon signe ». Mais le gars passe en flèche. « Ça a cuit le tour-ci ! », je me dis. Maintenant, la route est plus dégagée, et le taxi prend de la vitesse.

Carrefour EMIA, on tourne à gauche et on engage la descente. Chaque fois qu’on croise un taxi, je ne peux m’empêcher d’envier ceux qui sont dans les vrais taxis. Même ceux qui attendent au bord la route font l’objet de mon envie. S’ils n’ont pas encore trouvé de taxi, au moins, ils ne sont pas tombés dans un guet-apens ! Vers le lac, on vire à droite. C’est une route peu fréquentée. Je sens que c’est ici que les gars vont me jeter après m’avoir pris téléphone, argent, et ordinateur – j’ai mon laptop dans mon sac à dos !

Faut que je révise bien mes ukémi (les techniques de chute, en judo) ! L’autre type qui est devant est au téléphone. Il parle de cotisation, d’argent. Peut-être que les gars-ci trafiquent les organes humains hein ? La prochaine fois (s’il y a une prochaine fois), je vais me balader avec des bâtons de cigarette et des whiskies en sachet pour leur montrer que mes organes sont de mauvaise qualité.

Mais non, on continue tranquillement notre route. On déjà est au centre-ville, je respire mieux, sans pour autant cesser de surveiller le Mike Tyson qui est assis à mes côtés. Arrivé à la Pharmacie du Soleil, je descends en poussant un ouf de soulagement. Ce n’est qu’une fois hors de la voiture que je me rends compte que ce n’est même pas un taxi ! La voiture est verte, avec les ailes peintes en jaune, mais ce n’est pas un taxi.

Tandis qu’ils s’éloignaient dans leur piège à clients, je me suis mis à la recherche d’un bar, pour évacuer mes émotions.

Pégna pégna : flambant neuf

4 commentaires sur “Le jour où j’ai failli me faire braquer dans un taxi à Yaoundé

  1. Vraiment DVK, je suis mort de rire, mais à la fin la leçon est tirée.
    Taxi = couleur Jaune + badge professionnel + attention aux clients mike tyson

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